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Fake news et libelles diffamatoires : Discours contre les fausses nouvelles, instrumentalisation des écritures de l’actualité et poétiques burlesques dans la première modernité (1559-1661)

Martial Martin

Résumé


La satire libre en s’affranchissant de la stricte référence horatio-juvénalienne et en se structurant autour d’un moi poétique, distant, critique voire indigné face à un monde en devenir joue, durant la première modernité, un rôle important dans l’émergence d’une écriture de l’actualité qui conduit au cours du XVIIe siècle à l’apparition de la presse périodique. Pour réfléchir aux rapports entre les supports de l’information dans la première modernité et les écritures satiriques ou militantes, l’expression de fake news d’abord ressentie comme incongrue peut être particulièrement utile, car elle a l’intérêt, alors que nous sommes a priori peu sensibles à leur proximité et à leurs liaisons, de rapprocher des pratiques contemporaines aussi différentes que « l’article de presse erroné », « la publication orientée », « l’appeau à clics » et « le pastiche humoristique ». Avec le rapprochement de ces phénomènes jugés hétéroclites, il devient envisageable de penser de manière coordonnée trois aspects lisibles dans les phénomènes d’échange et d’hybridation entre les occasionnels et les libelles durant la première modernité. Comme les fake news qui désignent souvent l’information adverse sous les coups de clavier énervés des faiseurs numériques de tout aussi fausses nouvelles, le libelle est toujours pris dans un réseau de libelles dont le moteur d’expansion est l’indignation face aux impostures ennemies. Il imite les écritures médiatiques en se nourrissant de la rumeur et donne lieu à des démystifications qui sont aussi souvent des critiques des codes nouveaux de l’actualité telle qu’elle se donne à lire dans les occasionnels ; par bien des aspects, cette critique participe, en les travaillant, à la fixation de ces codes. Cette satire de l’actualité orientée ou militante prend des formes qui peuvent s’abstraire des enjeux partisans ; il est parfois difficile, comme aujourd’hui avec certains sites Internet ou comptes de réseaux sociaux satiriques, de faire la part entre des écritures engagées inventives et des jeux d’esprit plus libres. Plus profondément, l’esthétique « satyrique », grotesque (pour l’ensemble de cette première modernité) ou encore burlesque (pour la fin de cette période) pourrait engager un exercice plus global de l’incrédulité contre les fondements religieux et politiques de la société d’Ancien Régime. Par sa dimension métaréflexive, par sa grande diversité liée aux nombreuses hybridations avec les écritures de l’actualité, par ses oscillations entre un rire partisan et les jeux libres de l’esprit en fonction du goût du public et des intérêts des acteurs économiques de l’édition, le libelle diffamatoire offre décidément une figure changeante bien proche des réalités labiles auxquelles renvoie l’idée de fake news ; et en retour, il invite à ne pas rejeter hâtivement aujourd’hui tel ou tel aspect de cette nébuleuse, sans doute plus homogène dans ses jeux d’attraction qu’il n’y paraît.

 

Free-form satire, emancipated from strictly Horatian / Juvenalian models, and organized around a poetic “I”, distant, critical or even indignant before a changing world, played an important role in the emergence of news writing in Early Modernity, leading to the onset of the periodical press in the 17th century. In order to reflect on the connection between Early Modern information media, and satirical or militant writing, the idiom “fake news”, while seemingly incongruous at first, is in fact particularly useful, as it helps establish a connection with our contemporary practices, such as incorrect news, ideologically-oriented publications, clickbaits, and ironic parodies. By comparing these apparently heterogeneous phenomena, it becomes possible to think, in a coordinated way, about three aspects of the exchanges and hybridization that took place between Early Modern “occasionnels” (short, topical brochures) and “libelles” (satirical or libellous tracts). Like contemporary “fake news”, a term often used by purveyors of equally debatable reports to decry doubtful information produced by the opposing camp, libelles were always entangled in a network of other libelles, ever expending due to the indignation caused by the enemy’s lies. Libelles imitated news writing, feeding on rumors, and led to demystifications that often doubled as critiques of the codes of topicality found in the occasionnels. In certain ways, such criticism contributed to the creation of these codes, by pushing back against them. The forms taken by this satire of ideologically-oriented, or militant news writing went beyond partisan intent; it was sometimes difficult, as it is nowadays on certain satirical websites or social media accounts, to distinguish between activist creative writings, and playful games of wit. At a deeper level, satirical esthetics, whether grotesque (referring to the whole period) or burlesque (referring to its end), could instigate a global exercise of incredulity or unbelief towards the religious and political foundations of the Ancien Régime. On account of such a meta-reflexive dimension, of its great diversity linked to its hybridization of news writings, of its oscillation between partisan and playful humour, depending on the readership’s liking and the publishing industry’s interests, libelle referred to changeable forms quite similar to the fickle realities the moniker fake news refers to nowadays. Conversely, the libelle invites us not to hastily reject one aspect or another of the current network, which might be more homogeneous than it seems at first sight.


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